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Est-il immoral d’utiliser certains vaccins ....

dont la fabrication a nécessité l’utilisation de cellules-souches d’origine embryonnaire ?

 

Une information a circulé : certains vaccins anti-covid utiliseraient des cellules souches provenant d’embryons avortés ! Cela rendrait immorale leur utilisation. Les vaccins de Pfizer-BioNtech et Moderna contre le Covid-19 ont été soupçonnés de modifier l’ADN de nos cellules, et le vaccin d’AstraZeneca est quant à lui accusé de contenir des cellules d’embryons humains avortés. Une accusation fallacieuse et alarmiste qui traduit une méconnaissance du processus de fabrication des vaccins.

Ce que dit la rumeur

Les rumeurs autour de l’utilisation de fœtus avortés dans le vaccin d’AstraZeneca circulent, sous différentes versions, depuis fin 2020. Récemment, une photo de la notice du médicament a circulé en ligne accompagnée de ce commentaire :

« Le vaccin AstraZeneca contient de l’adénovirus de chimpanzé et des OGM, bon ça on le savait… Mais… il y a aussi… Regardez par vous-mêmes : c’est inscrit noir sur blanc… Du rein embryonnaire humain modifié… Le vaccin AstraZeneca est donc produit à partir de cellules embryonnaires prélevées lors d’avortements datés, puis cultivées depuis des décennies… »

Le texte établit ensuite un lien entre le supposé prolongement de l’avortement jusqu’à neuf mois de grossesse, et l’utilisation de fœtus avortés dans le vaccin :

« Voilà pourquoi les avortements à neuf mois votés par la clique l’été dernier… Chez ces gens-là, il n’y a pas de hasard… Et vu leur volonté de nous injecter cette chose tous les ans, cela pourrait coïncider… »

Si des cellules d’embryons avortés ont effectivement servi à la fabrication du vaccin d’AstraZeneca, cela ne signifie pas que les flacons en contiennent.

Le processus de fabrication des vaccins

Il existe plusieurs manières de produire un vaccin, mais le principe est toujours le même : il s’agit de stimuler les défenses immunitaires d’un organisme afin qu’il puisse se défendre contre un agent infectieux (virus, parasite ou bactérie). Ainsi, les vaccins sont composés de substances actives d’origine biologique conçues à partir de germes contre lesquels le vaccin va protéger, selon le site Vaccination-Info Service, qui émane de Santé publique France. Le but étant de produire, ou de faire produire par l’organisme, la substance active (antigène) qui stimulera le système immunitaire.

Les chercheurs ont besoin de cultiver ces germes en laboratoire sur des « milieux de culture principalement d’origine animale ou de synthèse qui apportent les nutriments nécessaires à leur développement ». Un virus ne peut pas se reproduire seul, il est donc impossible de le cultiver sans cellule vivante. Pour les vaccins contre la grippe ou la fièvre jaune, « certaines cultures se font sur des œufs de poule », indique Vaccination-Info Service.

Le vaccin anglo-suédois AstraZeneca, autorisé en France depuis le 2 février, est un vaccin à base de vecteur viral, dérivé d’un adénovirus de chimpanzé. Ce dernier, qui n’est pas pathogène pour l’homme, a été transformé et adapté pour lutter contre le virus responsable du Covid-19. Au cours du processus de production de ce vaccin, les chercheurs se sont appuyés sur des cellules vivantes « qui proviennent d’une lignée cellulaire humaine créée il y a plus de cinquante ans ». Comme l’indique la publication qui circule en ligne, la lignée cellulaire mentionnée par AstraZeneca est dénommée « HEK 293 ». Il s’agit « de cellules humaines d’origine embryonnaire qui ont été immortalisées au début des années 1970 », précise Mme Caroline Goujon, chargée de recherche à l’Inserm et responsable d’équipe à l’Institut de recherche en infectiologie de Montpellier (source : Le Monde). Selon la chercheuse, « cette lignée cellulaire est utilisée dans les laboratoires du monde entier pour de nombreuses études depuis des décennies ».

Utilisation d’une lignée cellulaire depuis 40 ans

La lignée cellulaire HEK 293 a été conçue en 1973 aux Pays-Bas par le chercheur canadien Frank Graham à partir de cellules embryonnaires rénales d’un fœtus avorté. En 2020, il a déclaré éprouver « une profonde satisfaction » de savoir que cette lignée cellulaire avait « permis aux thérapies géniques et à la conception de vaccins de tant progresser. » Elles sont devenues, selon lui, « les cellules de mammifère les plus couramment utilisées tant pour la recherche universitaire que dans les industries pharmaceutique et biotechnologique. »

Dans le milieu de la recherche, des lignées cellulaires sont couramment utilisées pour les cultures de virus. Hormis celle utilisée par AstraZeneca, on peut citer la lignée MRC-5 obtenue à partir d’un fœtus avorté en 1966 qui a permis de créer le vaccin contre l’hépatite A au début des années 1990.

Encadrement éthique

AstraZeneca a donc bien eu recours à des lignées cellulaires d’un fœtus avorté, mais aucune cellule de fœtus n’est présente dans le vaccin. Certes, les cellules HEK 293 sont d’origine embryonnaire, mais elles sont des répliques des cellules originellement prélevées sur le fœtus avorté des années 1970. « Ces cellules ont été “immortalisées” à l’époque, ce qui signifie qu’elles ont été modifiées génétiquement pour acquérir la capacité de se multiplier à l’infini », affirme Mme Caroline Goujon. Ce sont les cellules isolées et transformées dans les années 1970 « qui sont encore utilisées aujourd’hui », insiste la chercheuse de l’Inserm, « ou tout du moins leurs “descendantes”, car de telles cultures de cellules peuvent être amplifiées puis conservées dans l’azote liquide et être décongelées suivant les besoins ». Il est donc question ici de cellules qui sont les lointaines descendantes de cellules issues d’un fœtus avorté.

Au vu de ce qui précède, il est trompeur d’affirmer que le vaccin conçu par AstraZeneca contiendrait des traces de fœtus humain. D’autant que les cellules embryonnaires ne se retrouvent pas dans le produit final, « celles-ci sont éliminées de la préparation virale », ajoute Mme Caroline Goujon. Enfin, l’argument qui établit un lien entre ces cellules embryonnaires et un supposé prolongement de l’avortement jusqu’à neuf mois relève de l’intox. A l’été 2020, dans le cadre du projet de loi bioéthique, un amendement a clarifié le motif de détresse psychosociale dans la législation encadrant l’interruption médicale de grossesse, que la loi autorise sous certaines conditions sans restriction de délai. L’interruption volontaire de grossesse, elle, peut-être effectuée jusqu’à la fin de la 12e semaine de grossesse. Dire que l’avortement serait prolongé de neuf fois est faux.

Position de l’Eglise catholique au plan moral

Quelques cardinaux et prélats, connus pour leur opposition frontale au Pape François, ont fait entendre leur désapprobation totale sur l’utilisation de ces vaccins. Leurs arguments ont été relayés par le site « Salon Beige », bien connu pour ses critiques virulentes et systématiques.

Pour ma part, je fais le raisonnement suivant.

 

L’avortement est un acte mauvais, assimilable à un meurtre. Il est donc condamnable quelles que soient les circonstances et les motivations. Une intention bonne ne rend jamais bon un acte mauvais (cf. CEC n°1753). En revanche, il n’est pas immoral d’utiliser des parties du corps humain dans le but de défendre ou protéger la vie humaine. Exemple : la transfusion sanguine, la greffe d’organes (cf. CEC n°2296 ; n°2301). Il reste toujours nécessaire d’agir avec respect de la dignité humaine. Par exemple : un organe prélevé sur un mort en vue d’une greffe doit être traité avec respect (cf. CEC n°2300).

 

La question est donc de savoir si les avortements ont été directement voulus en vue de fabriquer des traitements (vaccins). Le problème s’est déjà posé avec les cellules-souches embryonnaires : il n’est pas immoral d’utiliser des cellules-souches embryonnaires, à condition de ne pas détruire des embryons pour les obtenir (cf. CEC n°2275). Ici, le cas est analogue : le développement de « lignées cellulaires » à partir de cellules embryonnaires est moralement acceptable, à condition de ne pas avoir provoqué la destruction des embryons (avortement) pour obtenir les cellules en question. Donc la fabrication d’un vaccin dans ces conditions n’est pas automatiquement condamnable. IL faut examiner s’il y a un lien direct entre avortement et fabrication du vaccin. Mais, de même qu’on peut refuser de bénéficier d’une greffe d’organe prélevé sur un mort, de même personne n’est obligé d’utiliser ce vaccin si cela le trouble et lui fait craindre de coopérer à quelque chose de mal. En dernière analyse, il faut donc écouter sa conscience, en prenant les moyens de l’éclairer.

 

De son côté, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a publié le 21 décembre 2020 une « Note sur la moralité de l’usage de certains vaccins contre la Covid-19 » (cf. La Croix, décembre 2020). Malgré l’utilisation de cellules issues de fœtus avortés lors de leur élaboration, la CDF indique qu’il est possible de les utiliser. D’autres analyses théologiques (par ex. celle du P. Brice de Malherbe, théologien moraliste au Collège des Bernardins, interrogé par KTO) rejoignent cette conclusion. On peut s’appuyer sur deux argumentations :

  • Le principe de « proportionnalité » : la pandémie est une situation extrêmement grave, ce qui justifie de recourir, de façon exceptionnelle, à des procédés sanitaires même s’ils ne sont pas entièrement satisfaisants au plan moral. Vieil adage : « Aux grands maux, les grands remèdes ! » Mais cet argument présente un point faible : comment évaluer ce qui est « exceptionnel » ? On risque alors d’invoquer un « état d’urgence » pour justifier des actes intrinsèquement mauvais par la situation exceptionnelle où ils ont lieu. La destruction délibérée d’un embryon humain ne peut jamais être justifiée, même dans une situation d’urgence. Et ici, il me paraît difficile d’invoquer la « théorie du double effet », bien connue des moralistes et des éthiciens : on accomplit un acte qui entraînera deux conséquences, une bonne et une mauvaise ; on ne veut que la bonne conséquence, mais on est obligé d’accepter aussi la mauvaise qui lui est liée. C’est moralement justifiable, mais cela laisse un goût amer…
  • La notion de « coopération formelle » : on ne peut pas dire qu’une personne qui utilise un vaccin (certes obtenu à partir d’une lignée de cellules-souches issues d’un avortement il y a 40 ans) « coopère formellement » à un acte d’avortement, ce qui serait immoral. En fait, de la part de l’usager du vaccin, il n’y a pas de coopération réelle à un tel acte. S’il y a une coopération, elle est indirecte, accidentelle et non voulue. Ce qui suffit à dégager la responsabilité morale de l’usager du vaccin. L’analogie avec certaines greffes peut nous aider à comprendre : c’est comme si on incriminait la bénéficiaire d’une greffe du cœur, sous prétexte que ce cœur greffé serait issu d’un prélèvement sur un accidenté de la route victime d’un chauffard. L’accident de la route provoqué par un chauffard est un acte mauvais qui reste immoral en lui-même. Le chauffard est moralement responsable d’un meurtre, mais la personne greffée n’a aucunement « coopéré » à cet acte mauvais. Sa responsabilité morale n’est donc pas engagée.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, il apparaît que le fait d’utiliser un vaccin développé à partir de cellules-souches n’est pas une justification morale de l’acte d’avortement qui a permis d’obtenir ces cellules-souches. On peut donc recourir au vaccin sans culpabilité morale. En revanche, il y a d’autres questions éthiques à poser : par exemple, la répartition des vaccins dans le monde est-elle suffisamment soucieuse des exigences de la solidarité et de la justice ?

 

P. Dominique FOYER

professeur de théologie morale à la Faculté de théologie de Lille

(mai 2021)

Article publié par Service communication • Publié le Mercredi 12 mai 2021 • 523 visites

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