Logo Logo Blanc
Observatoires : Conférence des évêques de France
Observatoire Foi et Culture : le Film " les rayons et les ombres" de Xavier Giannoli

OFC 2026, n°17
Aux évêques de France

 

Les rayons et les ombres, de Xavier Giannoli


Xavier Gionnoli est un des grands cinéastes français actuels. L’OFC avait déjà exprimé son avis, très positif, au sujet d’un de ses films précédents, L’Apparition. S’il y a une thématique commune à nombre de ses films, c’est celle de la vérité, vérité avec les faits, vérité avec soi-même. Une thématique dont on mesure toute l’actualité à l’heure de la post-vérité, des réseaux sociaux, de l’IA et de cette pratique utilisée par certains de ceux qui dominent la scène internationale affirmant tout et son contraire, avec force et sans l’ombre d’une hésitation, conduisant à penser qu’eux-mêmes finissent par croire à leurs propres mensonges.
Les rayons et les ombres revient sur une période grave de l’histoire française, celle de l’occupation nazie et de la collaboration, cette dernière, dont les historiens ont montré qu’elle avait été pratiquée du sommet de l’Etat à l’ensemble des catégories de la population. Nous sommes ici dans le milieu de la presse et du cinéma, avec Jean Luchaire et sa fille Corinne. Lui, patron de presse que le régime nazi va permettre de s’imaginer sortir de la médiocrité professionnelle et matérielle, par le mensonge et les faux-semblants (son journal ne pourra vraiment exister que soutenu par l’argent allemand). Elle, actrice de cinéma prometteuse, mais se laissant aussi embarquer dans les mêmes compromissions. L’un et l’autre, déjà marqués par la mort, puisque atteints de tuberculose.
Nous sommes dans un film sur « horizon de mort », alors même que les portes qui s’ouvrent pour eux, grâce à la collaboration et à une amitié ancienne avec Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, vont leur permettre d’user et d’abuser d’une vie d’abondance. Mais, combien elles sont funèbres ces fêtes qui rassemblent dignitaires nazis et Tout-Paris de la culture et de la demi-mondanité. Il y a, dans le traitement de ces scènes et dans leurs images des échos aux Damnés de Luchino Visconti. Lorsque l’avenir n’a plus à offrir que la destruction et la fin de toute chose, autant communier à une mort dont on sait la proximité et en hâter la venue par une forme d’autodestruction. Ce peut être un choix personnel ; ce peut aussi être celui, conscient ou non, d’une société – et je suis porté à parler au présent. « Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons » écrit l’apôtre Paul (1 corinthiens 15, 32).
Lorsque l’on aborde un tel sujet, une telle période, on se trouve devant plusieurs choix dans la manière de le traiter. On peut choisir la sobriété, on peut préférer l’éclat, c’est ce que fait Xavier Giannoli. On retrouve ici les choix de son précédent film, Illusions perdues. Quel que soit le parti de la mise en scène, légitime bien entendu, il faut un grand talent pour le mener à bien. Ici, aucune hésitation à ce sujet : nous sommes avec un artiste et un grand professionnel. Décors, lumières, narration, rien n’est négligé. Giannoli sait conjuguer ampleur de la mise en scène des scènes de groupes et intimité des destins individuels.
Il faut aussi souligner la justesse du réalisateur dans le choix de ses acteurs. Il y a bien sûr Jean Dujardin, mais tout le monde sera marqué par la jeune actrice qui interprète Corinne Luchaire : Nastya Golubeva. Fille de Leos Carax et de Katerina Golouvera, cette actrice franco-russe, qu’on a connu chez Carax et Bruno Dumont. Je souligne que cette qualité du choix des acteurs était avérée dans les précédents films de Xavier Giannoli, je nomme en particulier Galatea Bellugi dans L’Apparition.

Voir ce film renvoie à soi-même. Chacun se trouve en effet confronté à des choix, même si nous ne sommes plus dans le contexte de l’occupation nazie. La plaidoirie finale du commissaire de la République, interprété par Philippe Torreton, souligne que certaines attitudes sont autant de manières de se dédouaner de ses responsabilités et de sa capacité à choisir, à dire « non ». Avec cette fameuse interrogation : « Qu’aurais-je fait dans un telle situation ? » Non, on peut choisir, on doit choisir.
Pour écrire son film, Xavier Giannoli a lu les oeuvres d’historiens de la période, Pascal Ory, Laurent Joly, et aussi Yohann Chapoutot, auteur, entre autres livres de Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui. Gallimard, Essais, 2020. « Les nazis sont tributaires d’une tradition et d’un héritage, celui du darwinisme social, du racisme et de l’eugénisme de la seconde moitié du XIXe siècle […]. Les nazis ont hérité l’idée que l’Etat contrarie, voire entrave pleinement, la logique et le dynamique de la nature » p. 47.
Nous sommes avec un film d’une grande richesse. Bien d’autres thématiques pourraient être soulignées. Beaucoup, sinon toutes en rapport avec notre présent et notre manière de nous y situer. La mémoire, lorsqu’elle sait demeurer fidèle à l’histoire et aux faits, est toujours éclairante pour aujourd’hui. Je souligne encore un point, celui de l’usage des mots. Il est sidérant de voir combien ceux-ci sont détournés dans leur signification et leur portée dans nombre de dialogues du film, dans la bouche de Jean Luchaire ou dans celle de Abetz. Sait-on le pouvoir des mots ? Ceux qui manient la plume peuvent en conduire d’autres à manier le fusil ou le couteau.
« Il reste le cinéma », seront les presque derniers mots du film. Ils résonnent avec la conviction d’un autre grand du cinéma français, Bertrand Tavernier, dont on pourra revoir Laissez-passer qui, dans cette même période de l’occupation, parla aussi du milieu cinéma et de la Continental, cette compagnie de production dotée de fonds allemands qui produisit la plupart des films de cette période, dont plusieurs, excellents, il faut le reconnaître.
Enfin, Les rayons et les ombres est sorti sur les écrans le mercredi suivant la dimanche où la liturgie faisait entendre l’Evangile de l’aveugle-né (Jean 9, 1-41). La conclusion de ce récit est, pour moi, en étonnante résonnance avec le propos que j’entends du film de Xavier Giannoli :
« Jésus dit alors : ‘’Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles.’’
Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : ‘’Serions-nous aveugles, nous aussi ?’’
Jésus leur répondit : ‘’Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure’’ » (Jean 9, 39-41).


Pascal Wintzer, OFC

Article publié par Service communication • Publié le Jeudi 26 mars 2026 - 16h12 • 8 visites

Nous suivre
Sur les réseaux sociaux
Rechercher
Se connecter
Devenir membre