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Situation politique et sécuritaire au Burkina Faso

Par l'abbé Innocent KIENOU (Prêtre-étudiant du Burkina Faso) Paroisses Saint Jean du Mont d’Anzin et Notre Dame de Bonne Espérance Doctorant en Sciences de l’Éducation, Université de Lille

« Il est facile d’être courageux avec une distance de sécurité ». C’est avec cette citation du fabuliste et écrivain grec Esope que nous introduisons cet article sur la situation politique et sécuritaire actuelle au Burkina Faso, étant à Anzin. Notre dernière mobilité doctorale au Burkina Faso remonte à décembre 2021 et depuis lors, la situation sécuritaire n’a cessé de se dégrader malgré le coup d’état militaire survenu le 24 janvier 2022. Sur le terrain des opérations, l’armée burkinabè engrange des succès sur certains fronts, mais sur d’autres, elle a bien souvent été mise en déroute, ouvrant ainsi la voie à toutes sortes d’exactions des Groupes Armés Terroristes (GAT) sur les populations.

Dans cet article, nous parlerons, certes, de la situation politique, mais nous nous attarderons davantage sur l’insécurité en matière d’éducation, avec son lot de conséquences sur l’ensemble des acteurs de l’éducation et sur les infrastructures scolaires.

I - La situation politique

C’est depuis 2015, trois mois seulement après l’élection présidentielle démocratique qui a porté Monsieur Roch-Marc-Christian Kaboré à la tête du pays, que les attaques terroristes ont éclaté au Burkina Faso. Il s’agit notamment de l’attaque terroriste d’un restaurant (Cappucino) à Ouagadougou le 15 janvier 2015 qui a fait une trentaine de morts et de laquelle mes deux propres petites sœurs ont miraculeusement échappé.

Cette attaque a été suivie de centaines d’autres dans de nombreuses localités, de sorte qu’à ce jour, le Burkina Faso déplore environ mille six cents (1 600) victimes militaires et civils, et voit 40% de son territoire occupé par des Groupe Armés Terroristes. Il y a, aujourd’hui, plus de deux millions (2 000 000) de déplacés internes principalement dans l’Est, le Nord et le Nord-Ouest. Cette situation, interprétée comme une mauvaise gestion de la crise sécuritaire par un civil, a donné lieu à un coup d’état militaire le 24 janvier 2022 qui a porté le Lieutenant-Colonel Paul Henri Sandaogo Damiba à la tête du pays. Mais en huit (08) mois de gouvernance, celui-ci semble s’être écarté des objectifs du Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et le Restauration (MPSR) que le groupe des putschistes avait créé en janvier 2022. Il a donc été contraint à l’issue d’un deuxième coup d’état, le 30 septembre 2022, de signer sa démission et de s’exiler. A l’issue d’Assise Nationale programmées les 14 et 15 octobre 2022, le Capitaine Ibrahim Traoré a été désigné chef de l’Etat, Président de la Transition. Celui-ci annonce vouloir poursuivre les objectifs du MPSR non seulement en redonnant la priorité à la question sécuritaire, mais aussi en respectant le délai accordé à la Transition burkinabè par la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette Transition devrait prendre fin en juin 2024 en facilitant le retour à des élections civiles démocratiques.

II – La situation sécuritaire dans le domaine de l’éducation

2.1 – De nombreux établissements fermés

La tragédie sécuritaire survenue sur le territoire du Burkina Faso a entraîné une vague de fermetures d’infrastructures scolaires et un déplacement interne sans précédent des acteurs de l’éducation.

Les derniers chiffres officiels dudit Ministère concernant les établissements scolaires fermés remontent au 31 mai 2022 et s’affichent comme suit :

  • 4 258 établissements fermés dont 3 725 écoles primaires,
  • 600 723 élèves du primaire affectés dont 287 773 filles ;
  • 17 673 enseignants affectés dont 6 164 femmes.

L’Enseignement Privé Catholique au Burkina Faso sur laquelle porte notre recherche doctorale, compte 200 écoles primaires diocésaines et congréganistes et 1 225 enseignants catholiques. Quatorze (14) de ses écoles sont fermées ; ce qui affecte environ 6 000 élèves et près de 100 enseignants catholiques. La politique de maintenance des activités scolaires pour les élèves et les enseignants affectés est de les orienter vers des écoles situées dans des zones relativement plus sécurisées. On retrouve ainsi dans certaines écoles ouvertes des effectifs impressionnants de plus de 100 élèves par classe et de plus de 5 enseignants dans une classe.

 

2.2 – Enseigner : un métier désormais périlleux au Burkina Faso

Les attaques terroristes au Burkina Faso sont prioritairement dirigées vers les Forces de Défense et de Sécurité et ensuite vers les fonctionnaires et les symboles de l’Etat. Les actes de destruction se comptent par milliers sur les commissariats de police, les préfectures, les hauts-commissariats, les postes des eaux et forêts, les centres médicaux, les antennes de télécommunication et l’ensemble des infrastructures scolaires.

Concernant les attaques terroristes sur les infrastructures scolaires, de nombreux témoignages dans les localités rurales montrent à quel point les enseignants, leurs élèves et leurs écoles sont devenus des cibles privilégiées.

Des faits sont établis et mentionnent toutes sortes d’actions malfaisantes des Groupes Armés Terroristes à l’encontre des enseignants du primaire : enlèvements, bastonnades, séquestrations, incendies de domiciles, mesures d’intimidation, meurtres.

Un parent d’élève décrit l’horreur : « A l’école, nous avons trouvé les incendies qui brûlaient toujours. Nous avons trouvé les enseignants qui avaient été frappés, certains si gravement qu’ils ne pouvaient pas parler (…) Ils étaient sous le choc. ».

Des enseignants témoignent : « Certains élèves étaient toujours là quand ils nous frappaient (…) ils pleuraient ». Un autre enseignant enlevé et menacé explique : « Ils m’ont attaché les bras, m’ont couvert le visage et m’ont emmené à moto (…) J’ai eu si peur » ; « On est obligé d’avoir un œil sur sa classe et un œil dehors ». Les Groupes Armés Terroristes s’en prennent aussi aux infrastructures scolaires qu’ils vandalisent.

 

2.3 – Une pastorale au ralenti

Dans le diocèse de Nouna, nous avons régulièrement des nouvelles de la situation des activités pastorales sur les deux provinces sur lesquelles s’étend le diocèse. Si certaines paroisses peuvent encore programmer quelques activités pastorales dans des communautés villageoises, d’autres sont dans l’impossibilité de le faire, tant la présence des Groupes Armées Terroristes est forte. Dans certaines paroisses, les populations désertent les lieux et si quelques familles restent, c’est parce que la présence des agents pastoraux dans les locaux de la paroisse les réconforte un tant soit peu.

Dans cette situation, tous les burkinabè s’en remettent à la protection divine. Son Eminence Philippe Cardinal Ouédraogo de Ouagadougou disait récemment que « notre kalachnikov de riposte, c’est la prière » pour lutter contre l’hydre terroriste.. Si le peuple burkinabè tient le coup, c’est grâce aux prières des membres des différentes religions. Dieu, ne laissera pas ce pays aux mains d’hommes qui dans certaines régions le pillent et dans d’autres n’ont autre chose à proposer aux populations que de porter le voile, des pantalons courts et de laisser pousser la barbe.

 

Abbé Innocent KIENOU (Prêtre-étudiant du Burkina Faso)
Paroisses Saint Jean du Mont d’Anzin et Notre Dame de Bonne Espérance
Doctorant en Sciences de l’Education, Université de Lille
Thème de recherche : « De la formation à l’intégration : construction de l’identité professionnelle des enseignants catholiques du primaire au Burkina Faso »

Human Rights Watch. Leur combat contre l’éducation : attaques commises par des groupes armés contre des enseignants, des élèves et des écoles au Burkina Faso. Rapport du 6 mai 2020, p. 4.

Idem. p. 94

« Duc in Altum : Unis dans l’Amour, annonçons Jésus-Christ » N°160, Octobre 2022.

Article publié par Service communication • Publié le Lundi 07 novembre 2022 - 10h30 • 130 visites

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